Liberté et intégrité intellectuelle
Quelles responsabilités pour les scientifiques ?
Sous le titre L’irresponsabilité sociale des scientifiques, Jean-Jacques Salomon présentait en octobre 2007 une conférence provocatrice et porteuse de réflexions. C’était aussi en quelque sorte un testament puisqu’il décédait deux mois plus tard, le 14 janvier 2008.
Fort d’un long parcours dans diverses sphères rattachées à la recherche scientifique, M. Salomon livrait des réflexions, par ailleurs déjà publiées dans divers ouvrages[1]. Le présent texte reprend bien modestement les grandes lignes de celles-ci afin de soulever encore une fois une question fondamentale trop aisément renvoyée aux oubliettes parce que dérangeante. L’intégrité intellectuelle n’est pas populaire lorsqu’elle voisine la quête du pouvoir, du prestige, de la notoriété.
M. Salomon n’hésite pas à reconnaitre que le travail des scientifiques est dominé par une quête effrénée de la découverte qui contribue à occulter complètement les conséquences que pourraient entrainer certaines d’entre elles. Pire encore, il a observé chez plusieurs scientifiques une indifférence totale à ces conséquences, en rejetant la responsabilité sur la société.
Cette distanciation entre le travail « technicisé » des scientifiques et la quête de connaissance doublée d’une réflexion philosophique qui caractérisait les adeptes de la science il y a quelques siècles s’est véritablement concrétisée avec la professionnalisation et l’industrialisation croissantes de la recherche depuis le 19ième siècle.
Passant en revue certains exemples concrets, M. Salomon ne ménage pas ses critiques à l’endroit des scientifiques qui se déresponsabilisent au point de nier leur propre humanité et leur relation au monde, ce afin de poursuivre ce plaisir irrésistible de la découverte. Pointe de l’iceberg, les comportements extrêmes en cette matière cachent toute une gamme d’actions moins spectaculaires mais tout aussi irresponsables par leur manque d’intégrité et leur soumission à l’argent et à la quête de pouvoir.
Jean-Jacques Salomon n’a pas conclu sa présentation sans rappeler qu’il existe des poches de résistance et de dissidence. Tributaire de l’évolution de la société, l’institution scientifique n’est ni meilleure ni pire que la société elle-même et les citoyennes et citoyens qui la composent. Elle a cependant un rôle à assumer en lien avec le statut reconnu à la science et à ceux qui en sont les porteurs.
Dans le contexte actuel, le rapport entre les scientifiques et la société est souvent médiatisé selon des modèles qui relèvent du vedettariat et du rêve. Dans ce contexte, la modestie, la précaution voire la rigueur apparaissent comme des entraves à la reconnaissance des scientifiques et des chercheurs. M. Salomon insiste sur la fonction critique toujours essentielle si les avancées scientifiques et la science veulent contribuer au mieux-être des personnes et des sociétés. Une voie pour redonner à la fonction critique sa place dans le concert des éloges faites aux découvertes serait de rétablir pour toutes et tous l’accès d’une part à la culture scientifique et d’autre part à la culture philosophique et humaniste.
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Texte inspiré de la conférence L’irresponsabilité sociale des scientifiques, par Jean-Jacques Salomon, 24 octobre 2007, Cœur des sciences, Université du Québec à Montréal.
Pour plus d’information, voir aussi l’article de Louis-Gilles Francoeur, La science atteinte du syndrome du déni, publié dans Le Devoir du 23 octobre 2007. www.ledevoir.com
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