Le mal de la compétitivité va-t-il ronger l’université jusqu’à la gangrène ?
Cécile Sabourin, professeure UQAT, coordonnatrice, comité Québec/Canada de la Charte des responsabilités humaines, ex-présidente de la FQPPU (2005-2009)
Au moment où le gouvernement québécois reçoit les rapports du Comité consultatif sur l’économie et les services publics, l’avenir des universités québécoises est plus que jamais confronté au dogme de la concurrence. Nous en traitons ici en réagissant à un article publié dans le Cahier spécial du journal Le Devoir , les 23-24 janvier 2010.
Dans son article de présentation du Cahier spécial, Normand Thériault[1] reprend sans doute des propos entendus de la part de celles et ceux qui proposent la « disparition » d’universités et de collèges au service du développement global des sociétés, en fait du rôle civilisationnel des institutions vouées à l’éducation. Il faut savoir que les Cahiers spéciaux sont constitués dans l’esprit de « publi-reportages », donc bien loin d’une analyse journalistique rigoureuse.
Pourtant, c’est avec une certaine surprise que je lis certains extraits tant ils me frappent en plein cœur et m’inquiètent pour l’avenir, celui du Québec, des autres pays, de la planète. Relisons quelques extraits avant de la commenter plus avant. Voici quelques extraits, à titre d’exemples :
- « …il semblerait que la vocation des « lycées » québécois devienne autre : leur mission serait même de devenir des intervenants directs dans l’économie régionale. »
- « … toute la question de l’internationalisation des universités est essentielle dans le contexte où on se trouve, parce qu’il faut former des citoyens du monde, parce qu’on doit se mesurer aux meilleurs et travailler selon les normes internationales ». Cette citation attribuée au recteur Luc Vinet laisse perplexe, tant elle restreint le concept de formation de citoyens du monde.
- « Que les étudiants aient « la tête bien faite » cela serait tant mieux, mais il serait prioritaire que l’économie du savoir soit d’abord « économique », donc à haut rendement et à l’efficacité rentable »
Outre l’évidence de la massification de l’enseignement, dont la photo fait état, mieux que mille mots, le titre de l’article voulant que l’avenir de l’enseignement supérieur passerait par l’université planétaire et le collège régional ne laisse planer aucun doute sur le fait que dans les deux cas il s’agit de privilégier l’asservissement des institutions et des établissements à la marchandisation du savoir. Le plus triste est que le Québec est en marche vers cette destination.
Depuis les milieu des années 90 au Québec, on a acculé les universités et les cégeps à se vendre au plus offrant imposant une conception essentiellement marchande – productive au sens de la rentabilité économique immédiate – en laissant de côté ce qui fait l’essence du développement de l’humanité, l’éducation accessible à tous. Le réinvestissement recommencé depuis le milieu des années 2000 fut grandement salué. Cependant, loin de rétablir la situation dans l’esprit de rendre plus accessible et, dans les meilleures conditions pour le travail et l’apprentissage, l’enseignement supérieur, ce réinvestissement – en provenance de fonds québécois et canadiens – a clairement établi un ordre de priorités d’ordre économique plutôt que sociales, culturelles, démocratiques.
Dans le cas des universités, les mécanismes de financement de base, des infrastructures et de la recherche obéissent tous à cette priorité de rentabilité économique. La haute direction des universités – et des collèges sans doute –a emboité le pas et ne craint pas, semble-t-il, d’emprunter les sentiers bien établies des compagnies aériennes : « signer des ententes intercontinentales par secteur de recherche et partager des découvertes, moyens et équipements pour que la compétitivité ne se manifeste plus sous la forme d’une université contre l’autre mais par bloc ». Quelle avancée!
Le maître mot « compétitionner » fait plus que jamais loi parmi ces petits penseurs de l’avenir des universités alors que les attentes des populations à l’endroit du développement et de l’accès aux connaissances sont autrement plus grandes et essentielles. Il importe de toute urgence que l’état québécois de même que les citoyennes et les citoyens se ressaisissent et imposent un contenu plus humaniste et démocratique aux politiques québécoises en enseignement supérieur. Pour l’université, vivement des États généraux comme le réclament les syndicats de professeures et professeurs des universités et la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU).
[1] Extrait de L’université sera planétaire ou ne serait plus … et le cégep serait un outil de développement régional. Normand Thériault, Cahier G enseignement supérieur, Le Devoir, 23-24 janvier 2010.
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Normand Thériault, c’est un nom de plume de Pierre Fortin ça ? Effectivement, l’inquiétude est grandissante.
René